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Après
avoir marché pendant quelques
minutes dans des ruelles
tellement étroites que les
voitures ne peuvent y passer,
entre des maisons de pisé assez
délabrées, on arrive soudain
à la porte du “tekié”, orné
d’une grande tapisserie brodée
-- et l’on pénètre
brusquement dans un autre monde:
la scène qui se joue dans ce
petit village iranien, en ce début
du mois de Mouharam, évoque irrésistiblement
une miniature persane de la
dynastie des Qadjars (XIXe° siècle).
Une salle d'opéra
dont la scène se trouve au
centre
Avec ses tribunes et ses
loges décorées avec des
tapisseries et des inscriptions,
d’innombrables oriflammes
verts et rouges, et des étendards
baroques d’où surgissent de
longues lamelles en métal et
des mains pointées vers le
ciel, le “tekié” évoque un
théâtre, ou une salle d’opéra:
mais la scène se trouve au
centre, et tout autour de la scène
court un espace circulaire plus
ou moins vaste selon les “tékiés”,
où se déplacent les acteurs...
et des chevaux, moutons, et
autres animaux requis pour les
besoins de la mise en scène! La
foule, toute
vêtue de noir en ce mois de
deuil, est immense: séparés
les uns des autres, hommes et
femmes se pressent dans les
tribunes, mais aussi sur le
toit, et par terre, autour de la
scène. L’atmosphère est
visiblement tragique -- de
nombreux spectateurs pleurent,
sanglotent même -- mais en même
temps très décontractée: les
gens parlent entre eux, on
distribue du thé, des boissons
rafraîchissantes. Les enfants
circulent, vont, viennent,
sortent.
La bataille de
Karbala rejouée pour la millième
fois
Théâtre ? Opéra ?
Cirque ? On ne sait, les
acteurs déclamant parfois leur
rôle dans des postures très mélodramatiques,
et se mettant soudain à chanter
des arias d’une qualité
remarquable, accompagnés par un
“orchestre” de trompettes,
tambours et flûtes.
Brusquement, ces personnages
casqués, vêtus de cottes de
mailles et portant épées et
boucliers, se livrent à d’étonnants
combats singuliers.
En
fait, nous sommes projetés en
plein Moyen-Age; nous assistons
à la bataille de Karbala, à
l’aube de l’Islam: chaque
année, dans des centaines de
villages iraniens, et avec peut-être
un peu moins de ferveur dans les
grandes villes, des troupes
d’acteurs, professionnels ou
amateurs, rejouent les évènements
de ces journées décisives du
mois de Mouharam de l’an 680
qui virent la défaite de
Hussain, le fils d’Ali, le
petit-fils du prophète Mahomet.
Si on peut résumer en un seul
mot l’origine du schisme qui,
treize siècles plus tard,
continue de déchirer l’Islam,
c’est bien là, à Karbala,
que s’est noué, le drame,
culminant avec la mort tragique
de Hussain le dixième jour
(Achoura, en arabe) du mois de
Mouharam, qui a donné naissance
au Chiisme.
Comme les Passions
sur les parvis des cathédrales
Comme les Chrétiens ont joué
pendant des siècles, jusqu’à
la fin du Moyen Age, des
spectacles représentant la
Passion du Christ, sur les
parvis des cathédrales, les
Chiites Iraniens jouent,
aujourd’hui encore, la
“Passion de Hussain”, un
spectacle rituel dramatique
unique dans le monde de
l’Islam: véritable leçon
d’histoire vivante, le “Tazié”
est, avec toutes les cérémonies
qui l’entourent pendant ce
mois de Mouharam, une occasion
unique d’observer et
d’analyser les ressorts
fondamentaux de la psychologie
des Iraniens -- et avant tout,
leur aspiration au martyre --
mais aussi leurs superstitions
les plus superficielles.
Parfois considéré comme une
manifestation artistique fruste,
pour ne pas dire primitive, le
Tazié est un art qui coûte
cher: c’est ainsi que les
habitants du petit village de
Bazargan ont dû réunir la
somme de 6.500.000 rials (quatre
années de salaire d’un
ouvrier en 1994) pour payer la
troupe qui va jouer pendant dix
jours dans leur village.
Qu’est-ce qui pousse les
habitants de ce village -- et
des centaines d’autres en Iran
-- à faire un aussi gros
sacrifice financier?
Le plus souvent, c’est le résultat
d’un ... vœu: assis à même
le sol de la maison toute neuve
de son ami Ibrahim Ilkhani,
Hassan Habibolla Reza cite un
certain nombre de cas où,
miraculeusement, ces vœux ont
été exaucés: très souvent,
il s’agit de pères qui
n’ont pas d’enfant après
une dizaine d’années de
mariage, ou qui n’ont que des
filles; ils font un vœu le jour
de l’Achoura... et si
miraculeusement ils obtiennent
satisfaction, ils contribueront
généreusement! Et nos amis de
citer le cas d’un de leurs
voisins qui avait d’abord eu
cinq filles: il était trop
heureux de donner 20.000 rials
deux ans de suite -- même si
c’est beaucoup d’argent pour
un villageois -- pour célébrer
la naissance d’un fils. Tous
ceux qui sont affligés de
diverses infirmités -- pied
bot, paralysie,á bégaiement
-- font des vœux semblables:
souffreteux et toujours malade
quand il était petit, Hassan
Habibolla a fait le vœu de
jouer le rôle d’Ali Akbar,
l’un des fils de l’imam
Hussain, si jamais il guérissait:
“et j’ai guéri, et j’ai
joué”, raconte Hassan
Habibolla. Ce dernier est un
paysan qui n’est pratiquement
jamais sorti de son village; son
ami Ibrahim Ilkhani est un
pharmacien qui exerce à Téhéran,
et qui ne revient au village que
pour les vacances: mais ils
partagent la même foi:
“Dieu nous a donné un mal,
et il l’a repris”, explique
Ibrahim Ilkhani, qui ajoute:
“l’important, c’est la
relation avec Dieu, c’est la
pureté de l’intention, pas
l’acte lui-même; Dieu le
sait, et il est le seul juge”.
Ibrahim Ilkhani a lui-même fait
un vœu cette année: il offre
l’un des repas qui suivent les
représentations de tazié à...
500 personnes! Il refuse de dire
pourquoi il a fait ce vœu, mais
il semble, d’après une
confidence d’un de ses
parents, que ce soit pour
obtenir la guérison d’un de
ses petits-enfants, qui a
effectivement été guéri.
La lutte des Opprimés
Comment mieux racheter ses
souffrances -- et ses fautes --
sinon en participant à la représentation
des souffrances de l’imam
Hussain à Karbala? Pour les
Chiites, la tragédie de Karbala
ne se résume pas à une banale
lutte pour le pouvoir, à la
querelle qui oppose Hussain, le
fils d’Ali, à Yazid, le fils
de Moawiya, pour la succession
au califat en l’an 61 de l’hégire
(680 après J-C)). Ce qui est en
jeu à Karbala, c’est le bien
et le mal, l’histoire éternelle
de la lutte des opprimés contre
leurs oppresseurs, le droit à
la révolte contre l’injustice
et la souffrance. Quel paysan
iranien, quel ouvrier ou petit
boutiquier de Téhéran ne
serait pas sensible à ces thèmes
-- aujourd’hui, se débattant
désespérément dans une crise
économique aiguë, apparemment
sans issue; hier, frappé par
une guerre qui a fait des
centaines de milliers de
victimes; avant-hier, opprimé
par un régime dictatorial qui,
sous couvert de modernisation, négligeait
totalement le petit peuple...
avant, toujours... écrasé par
des chefs féodaux et des
seigneurs de la guerre...
Le “nœud” de la tragédie
de Karbala se résume en
quelques mots: espérant entrer
dans la ville de Koufa, ancienne
“capitale” de son père Ali,
l’imam Hussain erre dans le désert
avec un groupe de 72 partisans
-- essentiellement sa famille élargie,
et quelques fidèles -- à
l’endroit où s’élève
aujourd’hui la ville de
Karbala -- et son tombeau.
Encerclés par une armée de
plusieurs dizaines de milliers
d’hommes, l’imam Hussain et
ses partisans ne peuvent aller
chercher de l’eau dans
l’Euphrate pourtant proche, et
meurent de soif avant périr
sous les flèches de l’ennemi.
Le dixième jour de ce combat inégal,
l’imam Hussain meurt à son
tour, frappé par le sabre de
Shemr, un des chefs de l’armée
ennemie.
Les auteurs anonymes de Taziés
ont brodé sur ce thème au
cours des siècles, écrivant un
très grand nombre de pièces,
construites chacune autour
d’un épisode particulier, ou
d’un des membres de la très
nombreuse famille des
descendants du Prophète -- et
de son gendre Ali. C’est ainsi
que l’on peut citer les Taziés
du martyre de Moslem, des
enfants de Moslem, de Hor,
d’Ali Akbar, de Kassem, des
enfants de Zeinab, d’Aboul
Fazel, de l’Achoura, du
Passage par le lieu de la
tuerie, du Marché de Damas, de
Fatima, de la Sortie de Mostar,
etc. C’est un peu, pour faire
une comparaison avec le monde
chrétien, comme si au Moyen Age
les auteurs de la Passion du
Christ avaient écrit de
nombreuses pièces à épisodes
sur chacun des apôtres,
tournant autour des faits
marquants de la Semaine Sainte,
intitulées: la Trahison de
Judas, le Reniement de Pierre,
la Dernière Cène, la
Crucifixion, etc.
Des pièces
fourmillant de détails évocateurs
Mais autour d’un fait
historique relativement simple,
ces auteurs ont su construire
des pièces fourmillant de détails
particulièrement évocateurs --
et propres à faire se lamenter
tous les Chiites qui les
regardent; la trame du Tazié de
Kassem, par exemple, se résume
en quelques lignes:
Kassem est le fils de Hassan,
le frère aîné de Hussain,
mort empoisonné peu après
l’assassinat du calife Ali,
leur père. Hassan avait
toujours souhaité que Kassem épouse
sa cousine Fatima, la fille de
Hussain; mais tous les deux sont
encore des adolescents -- Kassem
est aussi trop jeune pour
participer au Djihad.
Sachant qu’ils vont tous
mourir, Hussain ordonne de célébrer
quand même le mariage, “pour
que grandisse le jeune arbre de
l’Islam et pour qu’il donne
des fruits”. Pendant qu’Ali
Akbar, le fils aîné de Hussain,
défend le camp avec une seule
main, on prépare le mariage: on
apporte le “hejlé”
(palanquin, tente nuptiale) de
la fiancée, on distribue des
sucreries. Mais soudain le
cheval d’Ali Akbar revient
sans son cavalier: tout le monde
comprend qu’Ali Akbar est
mort.
Kassem disparaît à son tour
sur le champ de bataille, et il
revient avec un cortège portant
le corps d’Ali Akbar. On voit
donc sur la scène d’un côté,
le “hejlé” de Fatima, et de
l’autre le “hejlé” (de
deuil, celui-ci) d’Ali Akbar,
et l’on continue simultanément
les préparatifs de mariage et
de deuil, avec
l’accompagnement musical adéquat
-- on imagine facilement dans
quelle cacophonie! Le mariage
est célébré, mais avant que
les deux époux ne le
consomment, Kassem est rappelé
sur le champ de bataille -- et
il est tué!
Dans cette histoire déjà
suffisamment tragique, les
auteurs et metteurs en scène de
Tazié insèrent une multitude
de détails propres à émouvoir
tous les spectateurs: le cri perçant
que pousse Fatima en voyant réapparaître
le chef de son frère, sans son
cavalier; lorsque Kassem prend
congé de sa jeune épouse, qui
reste une fiancée, Fatima lui
demande: “comment te reconnaîtrai-je
au jour du Jugement Dernier”?
et Kassem répond: “à mon
corps saignant de cent
blessures”...
Quand au combat Kassem tombe
à terre et va être achevé par
Shemr -- celui qui tuera aussi
Hussain -- Kassem exprime un
dernier vœu: voir encore une
fois le visage de sa bien aimée
Fatima... pendant quelques
instants, pendant lesquels
Kassem délire, Shemr semble
l’épargner, avant de
l’achever enfin. Tous les Taziés
sont tragiques (à une ou deux
exceptions près) mais leurs
personnages restent très
humains: ce sont des héros qui
ont faim, qui ont soif, qui se
laissent attendrir: Hussain est
l’Imam, le descendant du Prophète,
un commandant en chef, et en même
temps un père qui pleure la
mort de son fils chéri...
Tous les détails contribuent
à fendre le cœur des
spectateurs -- c’est le but
recherché -- et à renforcer
leur foi. Tous les spectateurs
iraniens connaissent par cœur
tous les détails du drame de
Karbala, mais les évènements
se déroulent si vite sur la scène
du Tazié qu’ils pourraient être
désarçonnés; de nombreux
“signes” permettent aux
spectateurs de s’y retrouver:
les “bons” (la famille de
Hussain, ses partisans) sont
habillés de vert, et ils
chantent d’une vois douce,
alors que les “mauvais” (les
partisans de Yazid) sont vêtus
de rouge, et parlent d’une
voix rauque...
Le rôle rédempteur
du martyre de l'imam Hussain
Le cycle du Tazié culmine
avec le Tazié de l’Achoura,
mettant en scène de la façon
la plus dramatique qui soit la
mort de Hussain (le dixième
jour du mois de Mouharam, d’où
Achoura). Parfois, l’acteur
jouant le rôle de Shemr, celui
qui va mettre à mort le
petit-fils du Prophète Mahomet,
cesse de jouer pendant quelques
instants, et s’adresse
directement au public, lui
disant: “C’est le moment de
prier pour obtenir ce que vous
souhaitez, pour faire pardonner
vos péchés; pour guérir les
maladies et les maux cachés;
pour que Dieu bénisse ceux qui
ont aidé à la préparation du
Tazié”...
Jamais le rôle rédempteur
du martyre de l’imam Hussain
n'apparaît de façon aussi évidente.
Les auteurs de certains taziés
vont jusqu’à le lui faire
dire: quand on lui demande
“Pourquoi êtes-vous parti
de la Mecque et de Médine et êtes-vous
venu vous mettre en danger à
Karbala?” l’Imam Hussain répond:
“À cause des péchés de
la nation des Croyants”.
Dans d’autres taziés, le
thème du fatalisme et de la prédestination
est plus marqué, et Hussain répond
alors:
“Le destin et la volonté
de Dieu me l’ont dicté”.
Comment des musulmans aussi
rigoristes que les Iraniens
ont-ils pu autoriser la représentation
théâtrale d’évènements
aussi fondamentalement
religieux. Comment, dans un pays
où de tels interdits frappent
l’image, des acteurs
peuvent-ils jouer le rôle de
personnages aussi sacrés que
l’Imam Hussain, et les femmes
de la famille du Prophète?
Cela ne va pas de soi.
Et au début du XIXe° siècle,
quand le Tazié a atteint son
apogée, des débats passionnés
ont opposé les théologiens
chiites iraniens. Mais le théologien
Mirza Aboul Kassem ibn Hassan
Gilani (mort en 1815), un
des plus grands théologiens
chiites, a rendu une fatoua (décret)
sans appel: se référant au
“hadith” selon lequel
“quiconque pleure pour Hussain
ou fait pleurer pour Hussain
entrera de droit au Paradis”,
ce théologien décréta:
“Nous disons qu’il n’y a
pas de raison d’interdire la
représentation des Innocents et
des êtres aux âmes pures, et
l’excellence des pleurs, de
provoquer les pleurs et de prétendre
pleurer pour le Seigneur des
Martyrs et ses partisans le
prouve... Quelquefois on dit que
cela déshonore la sainteté de
ces personnages religieux, mais
ce n’est pas juste, car il
n’y a pas d’identification réelle:
il s’agit plutôt d’une
imitation de la forme, de
l’apparence et du costume
simplement pour commémorer
leurs malheurs”. L’émulation
est donc licite... et l’anti-émulation
(la représentation des mauvais)
aussi.
Pas d'identification
réelle
L’argument fondamental,
c’est qu’il n’y a pas
“identification réelle”:
c’est sans doute le trait
essentiel du Tazié. Les acteurs
ne sont pas des acteurs
classiques, à l’occidentale,
prétendant être les
personnages qu’ils représentent:
les acteurs du Tazié sont
porteurs de “signes”.
L’acteur qui joue Hussain
n’est pas Hussain; celui qui
joue Zeynab, sa sœur, ne prétend
ni être Zeynab... ni être une
femme: peu importe que l’on
distingue sa moustache à
travers le voile qui recouvre
son visage, et que sa voix soit
la voix grave d’un homme: plus
que des “acteurs”, ce sont
des “lecteurs”; et le fait
-- qui surprend les spectateurs
étrangers -- qu’un certain
nombre d’acteurs tiennent à
la main un papier sur lequel
sont inscrits les vers qu’ils
doivent déclamer contribue à
accentuer cette distanciation.
Un acteur n’est jamais
“mauvais”, au sens classique
du terme, car il “porte” son
rôle: s’il se trompe, s’il
a égaré son texte, si le
metteur en scène doit
intervenir, ce n’est pas
grave: ce n’est pas son talent
qui importe. Pendant une représentation,
les acteurs boivent de l’eau,
on leur apporte du thé: on ne
sait si c’est parce que les
acteurs ont soif -- ou si cela
fait partie du rôle. On raconte
qu’au cours d’une représentation,
un gendarme jouait le rôle
d’un Lion: revêtu d’une
peau de lion, il déambulait à
quatre pattes sur la scène,
quand, reconnaissant soudain son
capitaine parmi les spectateurs,
il s’est redressé sur ses
deux pieds pour le saluer,
debout, avant de reprendre son rôle!
Personne n’a ri. Le Tazié, ce
théâtre populaire iranien,
représente sans doute la forme
la plus achevée de ce théâtre
que voulait réaliser Bertold
Brecht, un théâtre où il y a
séparation totale entre
l’acteur et son rôle, le théâtre
de la distanciation.
Mais malgré tout, ou à
cause de cela, le Tazié a
atteint une qualité esthétique
indéniable: si dans certains
villages le Tazié est toujours
joué par de vrais amateurs --
des villageois qui improvisent,
une fois par an -- dans
d’autres villages et dans les
grandes villes on recourt
souvent à des
“professionnels”: en fait ce
sont aussi des amateurs, qui
exercent tous une autre
profession: fonctionnaire,
commerçant, etc, mais qui
travaillent leur voix, et
apprennent sérieusement leurs rôles.
Les habitants du village de
Bazargan préfèrent louer,
cher, les services d’une
troupe professionnelle. Est-ce
qu’il ne vaudrait pas mieux
distribuer cette somme aux
pauvres? “On en discute”,
reconnaît Mohammed Ilkhani,
l’un des responsables de la
“Heyat” (association) du
village; “mais la majorité
pense que c’est mieux avec les
professionnels, cela fait plus
d’impression sur les
croyants”.
Mais le village voisin, et
“rival”, de Meched, de
l’autre côté de la vallée,
recourt uniquement à des
amateurs qui jouent dans un
grand “tekié” tout neuf: il
a été construit il y a 4 ans
grâce à la générosité
d’un de ses habitants, qui a
donné une somme colossale --
cent millions de rials (environ
40.000 $) -- pour faire
construire ce “tekié” qui
ne sert que quelques semaines
par an. Les deux villages -- en
fait, l’un est une
excroissance de l’autre, et
leurs habitants sont tous
parents -- ne cessent de
rivaliser: l’un
s’enorgueillit d’avoir un
“tekié” très ancien... il
remonterait au 12° siècle.
L’autre d’en avoir un très
grand et tout neuf... Cette
rivalité se retrouve dans tout
l’Iran, jusque dans les
quartiers de la capitale, où
chaque “heyat” (association)
rivalise avec les autres:
c’est à qui portera les étendards
les plus lourds, à qui
organisera les plus belles
processions, tout cela dans un
seul but -- c’est à qui fera
le plus pleurer la mémoire de
Hussain.
Histoire du Tazié
Paradoxalement, on ne sait
pas exactement à quelle époque
les cérémonies commémorant la
mort de l’imam Hussain se sont
transformées en un véritable
théâtre: ce que l’on sait,
c’est que très tôt les
Chiites ont organisé des cérémonies
pour commémorer la tragédie de
Karbala: c’est ainsi que
l’historien arabe Ibn Kathir
(mort en 1396) a décrit avec
beaucoup de répulsion -- il était
manifestement un Sunnite
orthodoxe -- les processions
organisées par les sultans
Bouyides de Bagdad le jour de
l’Achoura:
“Le jour de l’Achoura de
973, le sultan Mouiz ad Dola ibn
Buwayh, que Dieu le disgrâce, a
fait fermer les marchés et a
donné l’ordre que les femmes
s’habillent de robes de laine
grossière, et qu’elles
aillent dans la rue le visage découvert
et leurs cheveux défaits, se
frappant le visage et pleurant
sur Hussain ibn Ali... Les gens
de la Sunna n’ont pas pu empêcher
ce spectacle à cause du grand
nombre de Chiites et de leur
pouvoir croissant, et parce que
le Sultan était de leur côté”....
Ces manifestations eurent
lieu plusieurs années de suite;
les Sunnites réagirent, et
organisèrent des
contre-processions: Chiites et
Sunnites en vinrent aux mains,
et il arriva que ces bagarres dégénérèrent
en de sanglantes émeutes. En
984/5, selon Ibn Kathir, les
Sunnites firent défiler des
chars sur lesquels on voyait
notamment une femme représentant
Aïcha (une des femmes de
Mahomet, réputée adversaire
d’Ali) et les guerriers Talha
et Zubair, des chefs sunnites;
ne pouvant tolérer une telle
“provocation” les Chiites
voulurent disperser le défilé
des Sunnites: les deux
processions s’affrontèrent,
et il y eut de nombreux morts
dans les deux camps. Des
incidents de ce genre se répétèrent
jusqu’à l’arrivée au
pouvoir des Seldjoukides,
dynastie turque d’un Sunnisme
fervent, au milieu du XIe° siècle.
Au pire, lorsque les Chiites
ne pouvaient pas, par suite des
circonstances politiques,
organiser de processions
publiques, ils se bornaient à
afficher des manifestes à la
porte de leurs mosquées, et à
célébrer l’Achoura dans la
cour d’une maison particulière:
tandis que quelqu’un lisait le
récit des évènements de
Karbala, le public se frappait
la poitrine (siné-zani), se
flagellait avec des chaînes, et
parfois se frappait avec sabres
acérés (kamé-zani). Mais pour
tous les Chiites le parallèle
entre l’histoire (tyrannie des
Omeyades) et la situation présente
(l’oppression des Abbassides)
était toujours évident.
Selon une tradition reprise
dans le “Livre d’Abou Moslem”
(Abou Moslem Namé) il y a eu
pas moins de 71 révoltes contre
les Omeyades après la tragédie
de Karbala -- soulèvements
dirigés par des Chiites
descendants d’Ali, et même
par des Sunnites partisans de la
Famille du Prophète. Et c’est
Abou Moslem, le chef de la 72°
révolte, qui vint finalement à
bout des Omeyades. Et
l’histoire chiite veut
qu’Abou Moslem ait récité
des élégies à la mémoire de
l’Imam Hussain pour appeler
les gens à la révolte, ou sur
le champ de bataille, pour
enflammer les combattants. Le
plus ancien auteur connu de
telles élégies est le poète
Kisai, né à Merv vers 952.
Au début du XIIe° siècle
le grand théologien persan
Aboul Kassem Zamakhshari
(1074-1143) écrit un ouvrage
sur l’éducation dans lequel
il souligne les vertus de
l“imitation” et rappelle que
“qui pleure... ou qui fait
pleurer... pour Hussain est
destiné à le rejoindre dans
l’éternité”.
Cet ouvrage provoque la
publication de nombreux livres
d’un genre nouveau: l’un des
premiers fut rédigé par un de
ses élèves, Khwarazmi (mort en
1173). Son “Martyre de Hussain”
est un récit épique des évènements
de Karbala, que l’on récitait
aux veillées funèbres du mois
de Mouharam.
Le moulla Vaez Kashefi (mort
en 1505) publia à son tour un
“Jardin des Martyrs” (en
persan), et Mohammed Fuzuli
(mort en 1565) publia (en turc)
le “Jardin des Bienheureux”.
Après l’arrivée au
pouvoir (1501) des chahs
Safavides, le Chiisme devint la
religion officielle de la Perse,
et les cérémonies du mois de
Mouharam prirent une nouvelle
ampleur: non seulement les veillées
funèbres avec lecture de ces récits
(rozé-khani) se déroulèrent
officiellement, sous de grandes
tentes (hussainiés) dressées
sur les places; mais on vit à
nouveau dans les rues des villes
de l’empire Perse d’immenses
processions, avec des chars, défiler
dans les rues le jour de
l’Achoura, les croyants
marchant au son des tambours en
se frappant la poitrine (siné-zani),
en se flagellant, ou en se
frappant avec des sabres (kamé-zani)
pour faire couler le sang.
Pour les Safavides,
l’objectif était évident:
exploiter politiquement l’émotivité
populaire en appelant les
Chiites à venger le sang de
l’Imam Hussain -- et à
resserrer les rangs derrière
leur Chah, étendard du Chiisme.
Il n’y avait alors dans
l’Empire que des processions
chiites -- les derniers Sunnites
se tenaient cois -- et il n’y
avait donc plus de bagarres
entre processions adverses. Mais
les fidèles se livraient des
simulacres de bataille -- entre
partisans et adversaires de
Hussain -- au cours desquelles
des gens mouraient parfois pour
de bon, comme le constata le prêtre
espagnol Antonio de Gouvea sous
le règne du Chah Abbas à la
fin du 16° siècle.
“Les gens croient que si
quelqu’un meurt pendant ces
journées au cours d’un
combat, il ira droit au ciel”,
écrit quelques années plus
tard Pietro della Valle, un
voyageur italien qui assiste en
1618 aux cérémonies du
Mouharam à Ispahan. Les
voyageurs européens qui se
rendent à la cour du Roi de
Perse au XVIIe siècle --
l’Italien Pietro della Valle,
les Français Chardin et
Tavernier -- font des
descriptions émerveillées de
ces cérémonies devenues
grandioses.
Pendant des heures défilent
devant eux d’immenses
processions, avec des étendards
(alams) et des oriflammes précédant
chaque “compagnie” (heyat);
des chameaux transportent les
enfants captifs de Hussain; des
chevaux richement ornés portent
comme des reliques les armes des
descendants du Prophète; il y
avait même, parfois, des éléphants!
Des chars transportent des
cercueils, dans lesquels on
voyait de très jeunes enfants
qui faisaient le mort -- les
enfants de Hussain -- et
des trônes, censés représenter
le trône de l’Imam Hussain.
Des musiciens jouant de la flûte
et des cymbales accompagnaient
le cortège, composé d’une
foule d’hommes à demi nus,
couverts de cendres de la tête
au pied, qui frappaient des
cailloux l’un contre
l’autre, en criant “Hussain,
Hussain”...
Cette procession pouvait
durer cinq heures, et, note déjà
Tavernier, faisait “jeter des
larmes à un grand nombre de
courtisanes, qui croient en
pleurant avoir rémission de
tous leurs péchés”!
C’est probablement à la
fin du XVIIe siècle, ou au début
du XVIIIe, que ces processions
ont donné naissance à un véritable
art dramatique: peu à peu les
tableaux vivants se sont
multipliés, les scènes épiques
-- combats singuliers, ou véritables
batailles -- ont été
perfectionnées, les personnages
se sont individualisés, et
finalement un véritable art de
la mise en scène est né: les
lieux où se déroule l’action
ont été matérialisés par des
objets plus ou moins symboliques
(une fontaine représentant
l’Euphrate, une botte de foin
une prairie) et l’action a été
rythmée par le jeu des
musiciens, avec l’apparition
d’un “suspense” et d’un
climat profondément
“dramatique”. Et surtout, de
véritables dialogues ont été
écrits par des auteurs consommés,
travaillant souvent sur commande
d’un grand seigneur ou du Chah
lui-même: perdant un peu de la
naïveté des élégies
originales, ces dialogues
deviennent de plus en plus
sophistiqués, versifiés selon
les canons de la poésie
iranienne classique:
“masnaoui” (vers réguliers),
“chakama” (élégie),
“mosammat” (strophes), ou
“radif” (forme de
versification encore plus élaborée).
Certains de ces poèmes sont
d’une indéniable beauté et
peuvent émouvoir un public
occidental:
“Comment cela s’est-il passé?
Il est tombé martyr. Où? Sur
la plaine de Karbala.
Quand? Le dixième jour de
Mouharam. Secrètement? Non,
devant une foule immense.
A-t-il été tué de nuit?
Non, en plein jour. A quelle
heure? Quand le soleil était au
zénith...
Lui a-t-on coupé la tête de
face? Non; par derrière...
(Divan de Mirza Habiballa, de
Chiraz, mort en 1853)
L'Occident redécouvre
le Tazié
En 1787 William Francklin
assiste à un des premières
représentations connues de Tazié,
à Chiraz. C’est sous les
Qadjars (1794-1925) que le Tazié
a atteint son âge d’or: on
peut dès lors parler d’un véritable
art dramatique, qui émerveillera
les diplomates et les grands
voyageurs occidentaux comme Lady
Sheil, le comte de Gobineau, et
Samuel Benjamin.
Samuel Benjamin est à court
de superlatifs pour décrire le
“tekié” construit par le
chah Nasser Din, qui régna de
1848 à 1896. De la loge royale,
dont les murs sont couverts de
précieux châles de cachemire,
et le sol de merveilleux tapis
persans, il découvre un immense
théâtre circulaire “aussi
vaste que l’amphithéâtre de
Vérone”, d’environ 70 mètres
de diamètre, coiffé d’une
charpente s’élevant à 30 mètres
au-dessus de la scène, à
laquelle était suspendue une
grande tenture, et des lustres géants
supportant quelque cinq mille
chandelles protégées des
courants d’air par des verres
coloriés...
Mais ce qui éblouit encore
plus l’envoyé américain,
c’est le spectacle du public,
celui des loges où sont assis
les grands dignitaires de la
cour, et surtout celui de
milliers de femmes, au moins
trois ou quatre mille, assises
à l’orientale à même le sol
légèrement incliné autour de
la scène centrale pour
permettre à tout le monde de
suivre la représentation...
D’autres tékiés étaient
ornés de panneaux de céramiques
peintes représentant des épisodes
de la vie de l’imam Hussain,
ou des scènes inspirées du
Coran: le plus célèbre de ces
tékiés est celui qu’a
restauré la famille Mouavin al
Mulk à Kermancha au début du
XXe° siècle: on y voit
notamment le calife Yazid
triomphant sur son trône à
Damas, buvant du vin, entouré
d’ambassadeurs “farangi”
(francs, chrétiens), tandis
qu’on fait défiler devant lui
les parents de Hussain qui ont
été fait capturés à Karbala,
et notamment le nouvel imam,
Zein al Abidine. D’autres
panneaux illustrent de façon très
réaliste la bataille de
Karbala, tandis que sur
d’autres façades du tekié,
les artistes ont représenté
Salomon et la reine Bilkis, ou
Joseph et ses frères... Le
public était donc disposé
entre deux représentations
artistiques de la tragédie de
Karbala, l’art dramatique du
Tazié le renvoyant à l’art
pictural de la céramique qui
s’inspirait lui-même du...
Tazié!
Avec l’arrivée au pouvoir
de Reza Chah Pahlavi (1925) le
Tazié perd le patronage
officiel de la Cour: ce
souverain autoritaire, qui
prenait modèle sur Ataturk, ne
pouvait que se méfier d’un
rituel religieux qui glorifiait
la lutte contre l’oppression
et la tyrannie... Le Tazié se réfugie
alors dans les campagnes et il a
été carrément interdit vers
1935.
“Les gendarmes faisaient
des descentes dans les villages
et déchiraient les vêtements
des acteurs”, se souvient
Hassan Habibolla Reza, un vieux
paysan de Bazargan. Au début du
règne (1941-1979) de Mohammed
Reza Pahlavi le Tazié était
toujours interdit: et les
villageois faisaient le guet
pendant les représentations,
surveillant avec des jumelles la
piste par laquelle les gendarmes
pouvaient venir... Et s’ils
restaient dans le village, ils
jouaient le Tazié de nuit! Au début
des années 60 le Tazié a été
à nouveau toléré, avant d’être
“redécouvert” par les
responsables du Festival de
Chiraz, qui ont organisé des
représentations officielles
juste avant la Révolution
(1979).
Après la Révolution, le
nouveau régime islamique a
d’abord fait preuve d’une
certaine réticence à l’égard
du Tazié: d’abord parce que,
comme tous les pouvoirs, les
nouvelles autorités de Téhéran
n’aimaient pas que beaucoup de
gens puissent se réunir sans êtres
contrôlés... Et puis, parce
qu’elles s’interrogeaient
sur l’orthodoxie de ces représentations.
Finalement convaincues
qu’elles ne pouvaient que
contribuer à renforcer la foi
des gens les plus simples, elles
ont autorisé le Tazié. On
notera que l’acteur qui, au
moment de la mort de l’Imam
Hussain, invite le public à
demander pardon pour ses péchés
ajoute la phrase suivante:
“Que Dieu garde ceux qui
veillent sur la sécurité du
pays, l’armée, les gendarmes:
qu’ils soient sous la
protection du 12° Imam”.
Contrairement aux prédictions
de ceux qui annonçaient la
disparition du Tazié, cet art,
récupéré ou pas, est plus
vivant que jamais.
Et on joue aujourd’hui le
Tazié dans tout l’Iran, à Téhéran,
et dans les villages, autour
d’Ispahan, de Tabriz, de Yazd,
partout. À côté des groupes
“professionnels” plus ou
moins encadrés par le
gouvernement, il y a les vrais
amateurs, ceux qui assurent la pérennité
de cet art unique dans le monde
de l’Islam.
Ramazan Farouk est l’un de
ceux-là. “Moïn al Boka”
(maître de Tazié) à Rey, une
agglomération qui fait désormais
partie de la ville de Téhéran,
c’est un personnage hors du
commun qui a consacré toute sa
vie au Tazié: et son histoire
est d’autant plus étonnante
que son maître était... une
femme, Khalê Pir, qui est morte
il y a deux ans, à près de 90
ans.
“Il y a 70 ans, c’était
la campagne, ici”, raconte
Ramazan Farouk en désignant le
quartier qui s’étend autour
de sa maison; “à l’endroit
où s’élève ma maison, il y
avait un fort; et chaque année,
on commémorait pendant deux
jours la mort de l’imam
Hussain en organisant une
procession, avec des chevaux et
des chameaux, qui allait depuis
le fort jusqu’au cimetière de
Dolat Abad; au cimetière de
Dolat Abad on faisait un petit
simulacre de guerre, et l’on
revenait; on tuait l’Imam, et
c’était fini. Cela avait un
peu un style de “carnaval”;
il n’y avait pas de scène...
Khalê Pir a alors décidé de
créer un groupe: pendant toute
son enfance, elle avait assisté
à tant de représentations
qu’elle connaissait presque
tous les airs par cœur; elle a
décidé de nous les
enseigner”. Ramazan est le
seul survivant des élèves de
Khalê Pir. Mais lui-même a une
soixantaine d’élèves qui
jouent le Tazié aujourd’hui,
dont 25 filles: “En souvenir
d’une femme, j’en ai fait
25”! Ramazan a perdu deux de
ses élèves, des adolescents,
tués au front pendant la guerre
avec l’Irak (1980-1988); il
montre une photo d’eux prise
avant leur départ: ils étaient
venus le voir, et lui avaient
chanté des vers du Tazié de
l’Achoura! “C’est la
tradition: autrefois, on jouait
le Tazié à la guerre, au
front, pour encourager les
combattants!” Ramazan Farouk
ne craint pas que la
modernisation de la société
iranienne entraîne la
disparition du Tazié; sa
succession est déjà assurée:
c’est son neveu, Ferhad, âgé
de 13 ans, qui prendra la relève,
avec sa fille, Zahra, 12 ans.
“Le Tazié existait déjà
avant l’Islam: on jouait déjà
des pièces racontant
l’histoire de Siavouch, un héros
légendaire, considéré comme
un martyr. À l’avènement de
l’Islam, nous les Chiites nous
avons fait le Tazié. Quand il
n’existe plus en ville, sous
certaines dynasties, il survit
dans les villages. Le Tazié est
éternel”.
(VSD, N° 924, 11
Mai 1995; The Middle East magazine,
June 1995)
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